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lundi 2 janvier 2017

Octobre 2016 : Des animaux au cinéma - "Au hasard Balthazar" de Robert Bresson

«Au hasard Balthazar, c’est notre agitation, nos passions en face d’une créature vivante qui est toute humilité, sainteté. En l’occurrence c’est un âne. » (Robert Bresson)

Au hasard Balthazar est sorti il y a exactement 50 ans. A ma connaissance, depuis lors, aucun autre film n’a abordé l’animalité avec un tel art et une telle profondeur spirituelle.

Les films de Robert Bresson ont élevé le cinématographe au niveau des arts qui les ont inspiré, comme le roman russe ou la grande musique. Or Au hasard Balthazar est au centre et à l’acmé de cette œuvre : six films le précèdent, six le suivent. Son septième opus, le seul qui n’ait pas de substrat littéraire, est le plus original (par son sujet), le plus complexe (par son récit), et paradoxalement à la fois le plus abstrait et le plus émouvant. 
Le cinéma de Bresson est toujours incarné et spirituel : sa caméra s’intéresse à l’être, captant les mouvements du corps pour révéler ceux de l’âme. La singularité d’Au hasard Balthazar est que son personnage principal est une bête. 
Après Journal d’un curé de campagne (1951), Bresson avait envisagé de raconter les « mémoires d’un âne » en utilisant une voix intérieure. Abandonné et repris plusieurs fois, le projet est finalement tourné en 1966, quatre ans après Procès de Jeanne d’Arc. Le procédé de la voix intérieure est délaissé au profit d’une approche moins anthropomorphique.
  
Pour ceux qui n’auraient jamais vu le film ou qui ne s’en souviennent plus, voici un résumé des dix premières minutes. 
Un ânon tète sa mère, dans un pâturage de montagne. La main d’une fillette le caresse. Son petit frère (Jacques) s’adresse à leur père : « Donne-le nous : il nous le faut ». Puis Jacques baptise (1) l’ânon devant son amie (Marie), leurs pères respectifs et divers témoins : « Balthazar, reçois le sel de la sagesse. »


Marie et Jacques se roulent avec Balthazar dans la paille d’un fenil. Tendrement assis sur la même planche, ils font de la balançoire dans le jardin, en compagnie des sœurs de Jacques et de Balthazar. Sur un banc, Jacques grave son prénom et celui de Marie dans un cœur. Son père l’appelle. Sa famille est sur le départ. Sa sœur semble décédée à l’instant (!) «A l’année prochaine » dit Jacques à Marie. Ces premières scènes évoquent une certaine douceur de vivre menacée. Balthazar brait : il se fait fouetter. On le ferre. Il tire des charrues, des bûches. « Les années passent », ses pattes se transforment. 

Un jour, la charrette de foin qu’il tire bascule dans une pente. Libéré, Balthazar s’enfuit. On le poursuit. Il arrive à un portail : Propriété à vendre. Il retrouve son ancienne écurie, et brait. Marie (Anne Wiazemsky), 16 ans, le reconnaît, le caresse. Assise dans une carriole à laquelle est attelé Balthazar, la jeune fille regarde son père descendre de son tracteur. C’est l’instituteur du village, et il est fier d’avoir cultivé les terres alentours. Sur la route, des loubards rejoignent la carriole en mobylettes. Gérard, le chef de la bande, dit : « C’est chouette, un âne. C’est rapide. C’est moderne ».

Marie et Jacques vont se revoir, mais leur relation va pâtir de différents entre leurs parents. Marie délaisse Balthazar. Son père (dont l’orgueil est source de litiges) vend cet « âne rétrograde et ridicule » au boulanger, qui le confie à Gérard pour porter le pain. Gérard est une sorte d’ange noir qui chante à la messe et fascine la boulangère. Il va maltraiter le pauvre animal, et l’utiliser comme appât pour séduire Marie et la souiller. 

L’âne va ensuite passer dans les mains de maîtres successifs, et en souffrir. Ses tribulations représentent le fil conducteur du film, alors que s’entrelacent différentes histoires révélant les turpitudes des personnages : notamment Arnold, un vagabond colérique qui, selon son humeur éthylique, appelle l’âne « Satan » ou « camarade » ; ou encore un marchand de grains avare, cynique et jouisseur (l’écrivain Pierre Klossowski, ci-contre). Tous deux s’acharnent sur la bête, le premier quand il est soûl, le second avec une rage méthodique.

À cet itinéraire se superpose celui de Marie, figure à la fois candide et tourmentée, qui offre un double pathétique des souffrances de Balthazar. Mais celui-ci subit, alors que la jeune fille se révolte.

Une scène centrale irradie de sa force et de sa stupéfiante singularité l’ensemble du film. Balthazar se retrouve dans la ménagerie d’un cirque. Tirant de la paille, il est conduit par le licol de cage en cage : il échange des regards avec un tigre (intense), un ours blanc (à l’étroit), un chimpanzé (chaîne au cou), un éléphant (l’œil triste). 

La prosodie du titre (2), avec une assonance en « a », rappelle la démarche de l’âne. Entravé ou bâté, tirant une carriole ou transportant divers faix, des reliques ou de la contrebande, monté par Arnold ou par des touristes, faisant tourner la noria d’un puits sous le soleil et le fouet claqué par le marchand assis, Balthazar est toujours en marche, « soumis à cette perpétuelle errance sur place, entraîné vers des destinations inutiles et soupirant après l’origine (3). »
L’andantino de la Sonate pour piano n°20 de Schubert exprime le courage poignant de l’âne, cette patience dans l’adversité qui fait sa grandeur et qui ressortit de la longanimité divine. Le leitmotiv revient en contrepoint tout au long du film, depuis le générique, où il est momentanément interrompu par des braiments déchirants, jusqu’à la mort de Balthazar. 
Celle-ci advient à l’issue d’une ultime virée nocturne où l’âne porte des objets de contrebande sous les bastonnades de Gérard et les coups de pied de son comparse. A l’aube, alors que les trafiquants ont pris la fuite, Balthazar se retrouve seul, dans sa montagne natale. Son flanc saigne. Il regarde monter un troupeau guidé par un berger. 
Le voilà bientôt accroupi, entouré de moutons dont les clochettes tintent dans le silence matutinal. Le long chemin de croix de sa vie débouche sur ces images bucoliques, empreintes d’un lyrisme tendre et paisible. Les chiens aboient : le troupeau s’écarte un peu, isolant l’âne moribond. L’andantino reprend pour quelques mesures, plus tristes et douces que jamais, accompagnant les derniers souffles de l’animal. Puis la musique s’arrête : après avoir toujours été dans une relation oblative aux autres, Balthazar a enfin trouvé le Repos. Avec Dieu, sans maître.

A travers l’animal figure de l’anima - l’âne-âme -, Au hasard Balthazar a illustré cette invocation de Saint Augustin selon laquelle "de quelque côté que se tourne l’âme de l’homme, et quoi qu’elle recherche pour y trouver son repos, elle n’y trouve que des douleurs jusqu’à ce qu’elle se repose en vous, quoique les choses qu’elle recherche hors d’elle et hors de vous soient toutes belles, parce qu’elles sont vos créatures, qui ne seraient rien du tout si elles n’avaient reçu de vous tout ce qu’elles sont  (…) parce que l’âme désirant naturellement de se reposer dans ce qu’elle aime, il est impossible qu’elle se repose dans ces choses passagères puisqu’elles n’ont point de substance, et qu’elles sont dans un flux et un mouvement perpétuel…" (4)

Balthazar est-il un saint, comme le dit (cf photo ci-contre) la femme de l’instituteur, avant la séquence finale ? C’est en tous cas le seul personnage innocent. En lui, nul scandale, terme qui, dans la Septante, est tiré d’un terme hébreu signifiant “obstacle”, “piège”, “pierre d’achoppement”. Sans trébucher ni faire trébucher personne, Balthazar a marché humblement vers les « verts pâturages » et les « eaux paisibles » (5) de ses origines.
Pris dans un maelström d’iniquités, l’animal a été à la fois le fil de la trame narrative (à travers son appréhension comme simple instrument par les personnages) et le témoin des scandales… C’est un martyr (6), qui témoigne de « la continuité de l’être, parmi les errances, les faux pas, l’absence à soi-même dont souffrent les humains »(7). 
Le génie de Bresson est de présenter une réalité fragmentée, de trouer la continuité narrative avec des ellipses, de bousculer notre raison avec des liaisons par contradiction (une chose est dite, et, au plan suivant, infirmée par la réalité). Se déploient ainsi une mosaïque d’instants, souvent violents, toujours intenses, qui nous laissent un peu hébétés, perdus quant à leur cause ou leur cohérence, incapable de les réfléchir. Bresson éveille notre attention et nous trimbale. Dès lors « le chemin de croix de Balthazar finit bien par se présenter « au hasard », dans la mesure même où nous épousons subrepticement le point de vue de l’animal (…) En cela, Bresson aura accompli à la lettre son idée d’une autobiographie animale, sans jamais passer par le discours… (8)»


(1) « Je voulais donner à mon âne un nom biblique », dit Bresson. « J’ai donc donné le nom d’un des rois mages. »
(2) C’est la devise des anciens comtes de Baux, descendants présumés du roi mage Balthazar.
(3) Noël Herpe, « Le regard de l’âne », Acta fabula, vol. 14, n° 8, « 1966, annus mirabilis », Novembre-Décembre 2013.
(4)  « Les Confessions »
(5) Psaume 23.
(6)  Du grec marturos, témoin.
(7) N. Herpe, ibid.
(8) N. Herpe, ibid.

jeudi 6 octobre 2016

Avril 2016 : Le Festival "Il était une foi" à Genève

Du mercredi 27 avril au dimanche 1er mai aura lieu au cinéma du Grütli à Genève la deuxième édition d’«Il était une foi», les Rendez-vous cinéma de l’Eglise Catholique Romaine de Genève. Au programme : « 16 films, des débats et des belles occasions de rencontre »… 

Gérald Morin, qui fut pendant 15 ans l’assistant de Fellini, fait partie du comité responsable de la programmation. Il explique les choix de cette édition présentée sous le titre de « Trouble » : « Après avoir axé la programmation l’année dernière sur la période du Moyen Age, l’idée est de proposer une réflexion, à partir du cinéma, sur la situation de la religion catholique dans nos sociétés civiles : ce qu’elle apporte ; comment elle est vécue de l’intérieur ; les limites de l’institution quand elle est liée au pouvoir etc… ». Une situation qualifiée globalement de « trouble ».
Ce trouble relèverait en particulier de la position solitaire du prêtre face à la société : que ce soit la solitude des jeunes prêtres envoyés dans les villages il y a un siècle (Journal d’un curé de campagne, cf photo ci-dessus) ou dans les paroisses urbaines de nos sociétés sécularisées (la série Ainsi soient-ils) ; ou la solitude de ceux qui quittent un environnement « confortable » pour des déserts spirituels (La Messe est finie). « Quand il retourne en ville, le prêtre doit réinventer une manière de communiquer l’indicible, l’atemporel. Ce qui est devenu difficile dans nos sociétés régies par l’argent et mues par le rendement immédiat » remarque Gérald Morin, pour qui, plus généralement, toute vision empreinte de transcendance est aujourd’hui de facto une « vision trouble » car « politiquement incorrecte ».
Et lorsque le religieux vit en congrégation, c’est la paix de la vie en clôture qui peut être «troublée» quand l’environnement devient carrément hostile : les révolutionnaires français (Le dialogue des Carmélites) ou les islamistes algériens (Des hommes et des dieux).
« Trouble » encore est la « zone », ce lieu mystérieux où se dirigent l’écrivain et le scientifique guidés par le Stalker, dans un monde futuriste agonisant (cf photo).
Pour Gérald Morin, « les grands auteurs choisis, croyants ou pas, ont une certaine vision de l’humanité » ; vision selon laquelle le cheminement existentiel ne serait pas un long fleuve tranquille en présence du Sauveur, mais passerait par des longs tunnels de doute et de solitude. Ainsi à la solitude papale dans les palais du Vatican (Habemus Papam) répondrait celle de l’enfance outragée au fin fond d’un petit village français (Mouchette)…

Il était une foi présente des grands films qui conjuguent puissance artistique et souffle spirituel.  Parmi eux se détachent pour moi trois chefs-d’œuvre : Le journal d’un curé de campagne (1951) du catholique français Robert Bresson, une adaptation du roman de Georges Bernanos qui hausse le septième art au niveau de la grande littérature et offre une des plus belles scènes de confession jamais réalisées ; Ordet (1955) du protestant danois Carl Theodor Dreyer, avec la scène de miracle la plus bouleversante de l’histoire du cinéma (cf photo ci-dessus) ; Stalker (1979) de l’orthodoxe russe Andreï Tarkovski, trip hallucinatoire travaillé par les questions du désir, de
l’espoir et de la croyance dans un monde techniciste. Ces trois films et leurs auteurs géniaux sont en quelque sorte des incontournables du cinéma chrétien. Signalons encore deux autres adaptations de Bernanos, diamants noirs d’un cinéma de la foi, fort et tourmenté : Mouchette (1967) de Robert Bresson et Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat (1987), avec Gérard Depardieu, Sandrine Bonnaire et Pialat lui-même.
La sélection propose également des films très mineurs, qui n’ont pas les qualités artistiques et spirituelles précitées. Si aucun ne relève d’un cinéma évangélisateur, du type « catho neuneu », on y trouve en revanche des productions à message anti-catho, de facture « neuneu » ; comme la série française Ainsi soient-ils, à laquelle le festival consacre une journée entière en en diffusant la troisième saison. Trop écrite, et par des auteurs qui manifestement ne connaissent pas l’Eglise catholique (« Ainsi ne sont-ils pas » auraient été un titre plus idoine), pourvue d’un casting révélateur (Jean-Luc Bideau en prêtre…), mal interprétée, cette série m’évoque les propos de Jean Collet : « celui qui écrit la trame d’un film à venir. Que cherche-t-il ? Les choses ou l’âme des choses ? Les choses, la matière à faire un bon film, ou la profondeur secrète de n’importe quelle chose ? A ce stade où l’œuvre s’ébauche, c’est ce choix qui révèle la spiritualité de l’acte créateur. Ou l’absence de spiritualité. »[1]
Il était une foi offre aussi deux très bons films d’animation, lors de séances matinales à destination d’un public scolaire ou familial : Persepolis (2007), inspiré de la bande-dessiné autobiographique de l’iranienne Marjane Satrapi, et Kirikou et la sorcière (1998) le premier long-métrage de Michel Ocelot, dont l’œuvre à la ligne pure, aux couleurs somptueuses et aux personnages attachants, sert un message toujours humaniste.
Enfin, « une semaine avant le festival, précise encore Gérald Morin, il y aura des projections en dehors du Grütli : dans une prison, un EMS[2] et un hôpital. »

[1] « Petite théologie du cinéma » de Jean Collet et Michel Cazenave (Cerf, 2014)
[2] Établissement médico-social.