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lundi 2 janvier 2017

Mai 2016 : "Soleil de Plomb" de Dalibor Matanic / "Midnight Special" de Jeff Nichols


Un jeune couple d’amoureux folâtre au bord d'un lac paradisiaque de la campagne yougoslave, sous un soleil radieux. Jelena et Ivan ont prévu de partir tenter leur chance à Zagreb le lendemain. Mais pendant qu’ils s’ébattent, des troupes prennent position dans les bourgades environnantes, et des barrages de miliciens armés s’installent sur les routes qui relient les villages serbes et croates. Nous sommes en 1991, et c’est le début du premier - le plus tendu, le plus tragique - des trois volets de Soleil de Plomb. Chaque volet raconte une histoire d’amour contrariée entre une Serbe et un Croate, dans cette même région de Dalmatie, en été, à dix ans d’intervalle : en 1991, juste avant les premiers combats qui vont faire imploser le pays ; en 2001, juste après les derniers conflits en Macédoine ; et en 2011, quand la région est (re)devenue une destination touristique prisée. Jelena et Ivan, Natasa et Ante, Marija et Luka, sont à chaque fois interprétés (avec justesse) par les mêmes acteurs, Tihana Lazovic et Goran Markovic.

Ce choix formel du réalisateur Dalibor Matanic est vraiment bien exploité. D’une histoire à l’autre, les deux comédiens conservent forcément leur âge et leur tempérament, mais ils sont aussi chargés du vécu de leurs personnages précédents, à la fois du fait d’une rémanence automatique chez le spectateur, et d’une subtile résonance scénaristique d’éléments des récits. C’est surtout le contexte qui change en vingt ans : dans la première histoire, les tourtereaux vivent dans un rapport direct avec la nature, et leur naïveté va se briser avec la fracture ethnique de leurs communautés ; dans la dernière histoire, s’ajoute une perturbation d’un autre ordre : l’intrusion d’un mode de vie urbain hédoniste, à base de techno-coke-sexe et bains de minuit.
Les scènes qui débutent chaque segment, en assurant la transition, sont particulièrement réussies. En 2001 par exemple, une succession de plans sur les ruines criblées de maisons campagnardes en dit long sur l’effroyable décennie qui a précédé. Chacun des courts-métrages dure environ quarante minutes, et Dalibor Matanic prend son temps (parfois un peu trop) pour montrer l’apprivoisement amoureux en dépit des ressentiments communautaires et personnels. Il sait ménager des respirations en offrant des plans sur des objets de l’intimité des familles ou sur les paysages, depuis les intérieurs modestes, dans la lumière dorée de l’été.
Malgré ses qualités et son prix à Cannes l’année dernière dans la section Un certain regard, Soleil de Plomb risque de passer inaperçu face à… Batman contre Superman.

Deux hommes armés en cavale au Texas dans une Chevrolet. A l’arrière : un garçon de huit ans, portant des lunettes de natation bleues. Il s’appelle Alton et c’est lui l’objet de la traque. Quand vient la nuit, Alton retire ses lunettes pour lire une BD, tandis que Lucas, le conducteur, met des lunettes infrarouge et roule à toute allure, phares éteints. A ses côtés, son ami d’enfance Roy, le père d’Alton, les guide vers un lieu énigmatique. Ils sont pourchassés par les sbires d’une secte et les agents du gouvernement (la totale : police / armée / FBI / NSA) : les premiers voient en Alton un messie salvateur, les seconds une arme dangereuse. Il faut dire que des sortes de rayons laser sortent inopinément de ses yeux, que son cerveau capte les ondes radio, et qu’il fait tomber les satellites lorsqu’ils deviennent un peu trop fouineurs…

Dans Midnight Special comme dans ses deux films précédents - Take Shelter et Mud[1] -, Jeff Nichols sait installer le mystère et ne l’éclaircir que progressivement, au fil des évènements. On retrouve également la figure paternelle (Michael Shannon, acteur fétiche de Nichols), isolée, marginale, en fuite, seule contre tous, contre la logique et le sens commun ; sa composante prophétique est ici transférée au fils, prescient malgré lui d’un événement imminent à portée universelle.
Mais cette fois, ça ne tient pas la route : Midnight Special démarre comme un film de poursuites tendance thriller millénariste, emprunte la voie du fantastique, bifurque vers le drame psychologique (l’histoire de parents contraints de faire une confiance aveugle en leur enfant) et aboutit au film de science-fiction[2]. Aucune de ces pistes n’est vraiment exploitée et le scénario laisse de nombreuses portes entrebâillées. Les petites touches de néo-spiritualisme n’arrangent rien : le « réconfort » que procure un face à face avec l’enfant au regard laser, la lumière[3] de l’au-delà, forcément intense, les aliens qui nous « surveillent ». Et la séquence finale de révélation fugace de « l’autre monde » témoigne d’un imaginaire pauvre et publicitaire, aussi décevant que celui qui gâchait la fin de A Tree of Life, de Terrence Malick. Quant aux personnages, ils ne sont pas attachants, et on ne croit pas à la famille composée par le gamin (glacial), Michael Shannon (toujours aussi marmoréen) et Kirsten Dunst (ennuyeuse comme dans les films de Sofia Coppola).


[1] Cf la chronique de Choisir, juin 2013.
[2] Avec comme source d’inspiration déclarée : « Rencontres du 3ème type » (1977) de Steven Spielberg.

[3] Le titre fait probablement référence à une chanson folk née dans les années 1920 dans une prison du Sud et à son refrain : « Let the Midnight Special shine her light on me ».

mercredi 28 septembre 2016

Mai 2013 : "La Sirga" de William Vega / "Mud" de Jeff Nichols

Ma mère va encore se plaindre : « Encore un film « arty » (elle dira plutôt « intellectuel ») qui ne passe même pas sur nos écrans genevois ». J’avoue que La Sirga, la seule sortie à Paris qui m’ait attiré cette semaine, n’était diffusée ici que dans deux salles. Il est vrai qu’on est aussi curieusement dans la lignée de ma dernière chronique : un premier film, colombien[1], sans musique, avec des personnages taiseux en prise avec une nature imposante et magnifique. Mais j’espère vraiment donner envie de le voir, si ce n’est aujourd’hui en salle, du moins demain à la télévision. Car ce film de William Vega, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes il y a un an, est impressionnant de maîtrise, d’une grande beauté plastique et nous entraîne lentement dans un univers imprégné d’une sourde tension.
Après la destruction criminelle de son village, la jeune Alicia vient chercher refuge chez son oncle Oscar, la seule famille qui lui reste. Oscar est un célibataire bourru qui vit au bord d’un grand lac des Andes. Il n’exprime aucune compassion pour cette nièce qu’il connaît mal, mais il l’accueille pour une nuit. Alicia s’accroche, et se fait peu à peu accepter par son hôte mutique et son employée revêche en travaillant dur à la restauration de La Sirga, l’auberge délabrée d’Oscar. Elle se retrouve malgré elle objet du désir de trois hommes : un jeune passeur qui la courtise la journée ; Oscar, qui la reluque le soir ;  et le fils d’Oscar, qui réapparaît un jour, le bras blessé…
La Sirga représente pour Alicia une étape dans sa résilience, le projet de reconstruire sa vie dans un lieu sûr. Dans son film contemplatif, Vega nous maintient en alerte : tout passe par le non-dit, la suggestion. Le premier plan, un homme empalé, dans la nature, suffit à hanter tout le film. Le danger plane constamment, comme les orages. En suivant une jeune rescapée qui retape une ruine pour en faire une auberge accueillante, ornée de fleurs et de rideaux, Vega dessine en creux une violence masculine qui lui est étrangère. « Mon histoire est assez proche de celle d’Alicia » dit l’actrice Joghis Seudin Arias. « C’est une histoire assez banale, beaucoup de jeunes femmes en Colombie vivent la même chose » Le film est, selon Vega lui-même, « une métaphore d’un pays qui recèle de grandes beautés géographiques et ethnographiques, mais où la peur est vraiment ancrée. Beaucoup de personnes subissent cette peur sans rien donner à voir ».
Effectivement, les personnages expriment peu, mais restent humains. Il n’y a pas de résolution simplifiée de leurs relations ambigües, et cela participe de la tension dramatique.
L’admirable travail sur les sons aqueux décale l’atmosphère lacustre hors du réel, vers le conte… Le bruit des pieds qui s’enfoncent dans la vase (« mud » en anglais) nous emmène vers d’autres berges…

… celles de Mud de Jeff Nichols ; Sur les rives du Mississippi, comme le signale le titre français. Plus exactement en Arkansas, l’Etat dont est originaire le réalisateur.
Ellis (Tye Sheridan, très bien), 14 ans, s’échappe un soir de la péniche où ses parents se disputent. Avec son copain Neckbone, il part en bateau à moteur, en quête d’une épave échouée sur une île. Là, ils rencontrent un homme dont les bottes laissent des empreintes en forme de croix. C’est Mud (Matthew MacConaughey). Il est armé, musclé, bronzé, tatoué, et dit avoir rendez-vous sur cette île avec sa fiancée (Reese Witherspoon) qu’il n’a jamais cessé d’aimer depuis le jour où, gamin, elle l’a sauvé d’une morsure de serpent. Ellis est touché par cette histoire d’amour romanesque. Neckbone est plus méfiant. Jour après jour, en ravitaillant secrètement Mud, terré sur son île, les adolescents vont entrer dans son monde : celui, compliqué, d’un marginal à la dérive, d’un fugitif recherché par la police et des chasseurs de prime.
Mud est de facture beaucoup plus classique que le film précédent de Jeff Nichols, le surprenant et contemplatif Take Shelter, sur l’angoisse de fin du monde. Mud est un thriller qui dégage une certaine douceur : son récit se développe au rythme paisible du fleuve. Le point de vue étant celui des gamins, le scénario nous tient en haleine par l’éclaircissement progressif du mystère qui entoure Mud.
« Mark Twain est depuis toujours l'un de mes écrivains préférés », dit Nichols, qui a fait lire à ses jeunes comédiens les Aventures de Huckleberry Finn. « Mud parle d’initiation et de masculinité. Je voulais faire un film sur un cœur brisé et un amour fou non réciproque. Quand j’ai vécu ça, j’avais l’âge d’Ellis… » Ellis, dont le père est un peu falot, trouve en Mud un modèle d’identification ; mais il va se confronter à la réalité cruelle, au mensonge et à la désillusion. Le film n’en demeure pas moins résolument positif : à l’heure du tout-cynique, Nichols propose des personnages qui veulent croire (en l’autre, en l’amour…) ; trois générations d’hommes (Sam Shepard joue la figure paternelle de Mud) au bord du « père des eaux » (le nom donné au Mississipi par les Indiens), dans une histoire qui permet à chacun de s’extraire de situations où il était enlisé.
Jeff Nichols avait écrit ce film il y a dix ans déjà pour Matthew MacConaughey. Avec Mud[2], le beau gosse viril et charismatique confirme sa place parmi les meilleurs comédiens de sa génération.



[1] Cofinancé par la France
[2] Et les deux films retenus pour la chronique de décembre dernier.