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lundi 10 décembre 2018

Novembre 2018 : "Lazzaro Felice" d’Alice Rohrwacher (2018)


Une communauté paysanne en Italie cultive le tabac pour le compte d’une marquise qui se rend chaque été dans sa grande propriété, l’Inviolata. Dans ce hameau coupé du monde, le temps semble s’être arrêté à l’époque féodale : les paysans sont persuadés d’appartenir corps et biens à la propriétaire des lieux, et leurs conditions de vie et de travail relèvent du servage. Maltraités, exploités, ils abusent à leur tour de la bonté exceptionnelle de 
Lazzaro, un jeune homme doux, serviable et équanime, considéré comme le bâtard et l’idiot du village. Un été, Lazzaro se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la marquise, un paumé manipulateur en rébellion contre sa mère. Le jour où les carabiniers encerclent la ferme, Lazzaro tombe d’une falaise. Lorsqu’il se relève miraculeusement indemne, la dizaine d’années qui s’est écoulée depuis sa chute ne semble avoir eu aucun effet sur lui. Le hameau est désert, la propriété abandonnée. Lazzaro va retrouver ses proches vieillis, réduits à survivre de rapines, dans un taudis près d’une voie de chemin de fer, à la périphérie d’une grande ville.

Inspiré d’un fait divers qui a marqué l’Italie dans les années 80 (une marquise qui n’avait pas informé ses paysans que le métayage était aboli !), Lazzaro Felice est le troisième long-métrage de la réalisatrice italienne Alice Rohrwacher. Je n’ai malheureusement pas encore vu son film précédent, Les Merveilles (2014), une chronique d’une famille italienne en Ombrie, dont on m’a dit grand bien.
Dans son dernier film, étranger à la mode, presque anachronique, j’ai beaucoup aimé l’utilisation de la pellicule (du Super-16), la forme du conte (localisation et temporalité peu déterminées), le style
naturaliste (avec de belles lumières naturelles), l’univers rural, et enfin la figure de l’idiot, dont la mise en valeur a toujours été – et aujourd’hui plus que jamais - un choix pertinent pour rappeler des vérités fondamentales.

Adriano Tardiolo joue avec sobriété Lazzaro, personnage pacifique, taciturne et quelque peu hagard. Dans cette communauté de crétins consanguins, il est toujours disponible pour rendre service, et tout le monde en profite sans vergogne. Il est seul, à part, le dernier de la chaîne des exploités. N’est-ce pas souvent parmi les êtres humbles et méprisés que Dieu choisit ceux qu’Il appelle à être nos prophètes, nos voyants, nos guides ?
Ceci dit, Lazzaro est doux comme un agneau et bon comme le pain, mais ça ne va pas plus loin : au-delà de ces qualités innées, il semble n’avoir aucune connaissance consciente du Christ. Il faut dire qu’il baigne dans un environnement dont la religiosité relève plus de la coutume et des superstitions que de la foi chrétienne.
Pourtant la source d’inspiration affichée de la réalisatrice est la figure de Saint François d’Assise. Pendant les séquences qui encadrent le miracle, le fioretto de la conversion du féroce loup de Gubbio
est raconté en voix off par Antonia, une jeune fille de la communauté (jouée, enfant, par la très gracieuse Agnese Gaziani, et adulte, par la sœur de la réalisatrice, Alba Rohrwacher). Les références néo-testamentaires sont rares (la résurrection de Lazare évidemment) et peu soulignées. L’une d’elle a inspiré une des scènes qui m’a le plus touché : quand Antonia, devenue adulte, revoit Lazzaro ressuscité, elle est la première à le reconnaître lorsqu’il l’appelle par son prénom, comme Marie-Madeleine et le Christ lors du matin de Pâques devant le tombeau vide.

Pour les références cinématographiques, à part les chefs d’œuvre de Roberto Rosselini (Les onze fioretti de François d’Assise, 1950) et d’Ermanno Olmi (L’arbre aux sabots, 1978), on pense aux films du réalisateur finlandais Aki Kaurimäski, pour leur approche humaine des déshérités du capitalisme.

Même s’il souffre de quelques longueurs (il dure 2h10) et d’une fin ratée, je ne peux qu’encourager à aller voir ce film qui apparaît dans la production actuelle comme une petite fleur - fioretto - éclose dans une décharge polluée. La démarche d’Alice Rohrwacher est courageuse, son pari était risqué et le résultat est beau et fragile.

Cofinancé par la Confédération helvétique et la RSI, coproduit par Martin Scorsese, Lazzaro Felice a obtenu (ex-aequo) le Prix du scénario au dernier festival de Cannes.


mardi 4 décembre 2018

Septembre 2018 : "Burning" de Lee Chang-Dong (2018)


Jongsu est le fils d’un modeste éleveur de bétail. Il rêve d’être écrivain, mais gagne sa vie en étant coursier. Lors d’une livraison, il rencontre une fille qui attire le chaland à l’entrée d’une galerie commerciale en exécutant une chorégraphie ridicule. Elle s’appelle Haemi, et elle reconnaît Jongsu : enfants, ils habitaient le même quartier. Haemi est très jolie, pétillante, un peu frapadingue. Elle prend des cours de mime et veut devenir actrice. Elle doit partir incessamment en Afrique pour une raison aussi floue que farfelue, et demande à Jongsu de
venir chez elle nourrir son chat en son absence. Ils couchent ensemble. Jongsu, un introverti, timide et sensible, tombe amoureux d’elle. Lorsqu’elle revient, Haemi lui présente Ben, qu’elle a rencontré lors de son voyage. Ben est un jouisseur narcissique dont la fortune est d’origine mystérieuse. La relation qu’il entretient avec Haemi n’est pas claire, et la passivité de Jongsu ne va pas contribuer à l’élucider. Les non-dits entretiennent la jalousie de Jongsu. Sa jalousie se transforme en méfiance quand Ben lui confie, alors que tous trois fument un joint devant la ferme paternelle, que son passe-temps favori consiste à brûler les serres en plastique. La méfiance devient suspicion le jour où Haemi disparaît après un étrange coup de téléphone. 

C’est vierge de toute information que je suis allé voir Burning. Je savais juste que c’était un film sud-coréen ayant eu un très bon accueil critique au dernier Festival de Cannes, d’où il est pourtant revenu bredouille. J’ai été un peu perdu en le visionnant. Le réalisateur Lee Chan-Dong multiplie les fausses pistes, non seulement au niveau de l’intrigue, mais aussi dans la forme : il instaure très vite une tension qui ne trouve jamais clairement 
de cause ou d’objet clair. Était-ce un polar intimiste ? Une chronique sociale dénonçant les conséquences d’un libéralisme barbare ? Un mélodrame basé sur la figure du triangle amoureux ? Haemi est-elle une prostituée ? Veut-elle se venger d’un incident d’enfance ? Ben est-il un mythomane ou un sadique, qui aime jouer au chat et à la souris avec ses victimes ? Pourquoi lit-il Faulkner, un des auteurs préférés de Jongsu ? Qu’y a-t-il derrière ces coups de fil anonymes que reçoit Jongsu ? Bon nombre de mes questions n’ont pas obtenu de réponse à l’issue des 2h30 que dure Burning.

Si certaines séquences sont un peu diluées, l’intrigue reste prenante, et la forme souvent envoûtante. Inspiré d’une nouvelle d’Haruki Murakami (Les Granges Brûlées, 1983) - elle-même inspirée d’une nouvelle de Faulkner (L'Incendiaire, 1939) -, Burning est un thriller poétique à l’esthétique raffinée, travaillant les ellipses, les moments flottants, sensoriels. Comme cette séquence à la beauté lyrique rappelant celle du Mépris de Godard (1963) où Heami danse torse nu, au coucher de soleil, sur la musique d'Ascenseur pour l'échafaud (Louis Malle, 1957). L’actrice Jeon Jong-seo est une révélation exceptionnelle. Son charme irradie dans chaque scène où elle apparaît. Yoo Ah-in, qui incarne le personnage passif, un peu léthargique, de Jongsu, est moins convaincant dès qu’il doit sortir de sa torpeur.

Burning m’a donné envie de découvrir le film précédent de Lee Chan-Dong, Poetry, qui avait reçu le Prix du meilleur scénario à Cannes en 2010.

vendredi 3 août 2018

Juillet 2018 : FILM CHRISTIANISME


Sans parler de Risen, de La Confession[1], ou du dessin animé L’Etoile de Noël, qui datent tous de l’année dernière, en deux mois cette année sont sortis un nombre étonnant de films traitant de manière plus ou moins directe du christianisme : trois films américains - Jésus, l’enquête, Marie Madeleine et Paul, Apôtre du Christ - et deux films français, L’Apparition et La Prière (photo ci-contre).
De quel phénomène étrange ces vaguelettes venues d’outre-Atlantique et de l’aval rhodanien sont-elles le signe ? Sont-elles nées d’une faille laissée béante par le mouvement de déchristianisation accélérée de nos sociétés occidentales ? En tous cas, elles n’ont pas du tout la même forme, selon leur origine.


Aux États-Unis, où la religion a toujours été présente dans l’espace et le discours public, aujourd’hui un jeune de 18-29 ans sur trois finit par abandonner la religion, s’il en a déjà une[2]. Les jeunes américains adhèrent à une pseudo-religion molle que certains chercheurs[3] ont appelée un « déisme éthico-thérapeutique ». Dans ce contexte, les films Jésus, l’enquête et Paul, Apôtre du Christ (ci-dessus), sont clairement produits pour évangéliser les masses devenues ignorantes en matière de christianisme.

Je ne m’attarderai pas sur Jésus, l’enquête qui a fait l’objet d’une critique consultable sur notre site[4]. Dans cette adaptation d’un best-seller, un journaliste américain d’investigation raconte sa propre expérience de conversion en 1980, alors qu’il tentait de prouver à sa femme, en enquêtant de manière systématique et rigoureuse sur le Christ, que ses croyances chrétiennes n’étaient que chimères reposant sur des affabulations.
Au niveau formel, cette production chrétienne respecte les standards de « qualité » des films hollywoodiens, et semble s’être calée sur les figures imposées des films d’enquête. Ce soin accordé à l’emballage permet de s’adresser à un public non-croyant sans le rebuter d’emblée, et d’aborder la question de la crédibilité historique des Évangiles.

Autre « faith-based movie », cette fois produit par Affirm Films, la filiale de Sony dédiée à ce genre de films : Paul, Apôtre du Christ. L’histoire est située à Rome en 67, sous Néron. L'empereur persécute les chrétiens, accusés d'être à l’origine du grand incendie qui a dévasté la ville trois ans plus tôt. Tandis que Paul attend son exécution dans un cachot, Luc arrive de nuit d'Éphèse pour tenter de le visiter clandestinement. Le médecin grec se faufile dans des ruelles éclairées par des chrétiens transformés en torches vivantes. Il se rend d’abord chez un couple ami de Paul, Aquila et Priscilla, qui accueille des dizaines de réfugiés. Cette communauté chrétienne est partagée sur la stratégie à adopter : quitter Rome avant d’être massacrée, ou rester pour aider ceux qui resteront. Luc arrive à s’introduire clandestinement dans la cellule de Paul, pour obtenir ses conseils et recueillir ses dernières paroles.
Le choix de circonscrire le drame à une période courte est judicieux dans la mesure où il permet de faire vivre les personnages des Écritures et leurs contemporains en les ancrant dans une réalité. Luc rapporte notamment à Paul les tensions qui traversent la communauté chrétienne de Rome : certains veulent prendre les armes.  Mais Paul affirme que « le mal ne peut être vaincu que par le bien ». Le spectateur ne peut manquer de penser aux chrétiens du Proche-Orient ou d’ailleurs, pour qui se pose dramatiquement ce choix de la non-violence, fondamental dans le message évangélique. Un carton avant le générique final dédie d’ailleurs le film « à tous ceux qui ont été persécutés pour leur foi ». Et si le scénario bouscule les époques et mélange personnages réels et fictifs, c’est probablement pour inventer un temps de tourmente presque emblématique. Autre choix notable du réalisateur Andrew Hyatt : la violence de l’empire romain reste en arrière-plan. Paul, Apôtre du Christ est un péplum sans grand spectacle, au demeurant parfois un peu mou au niveau dramaturgique. Les moments les plus réussis
sont ceux où Paul dialogue avec Luc ou avec le préfet Mauritius, gouverneur de la prison. On y retrouve des passages des textes pauliniens, incarnés dans des situations concrètes, et portés par le jeu sobre des acteurs principaux : James Faulkner (visage en lame de couteau, qui joue Paul), Jim Caviezel[5] (Luc) et Olivier Martinez (le préfet). Cette dimension intimiste rend bien compte d'une communauté qui se développe à partir des relations personnelles, montrant ainsi que le christianisme ne procède pas par des changements spectaculaires, mais par la transformation des personnes.


Universal, son distributeur en France, présente Mary Magdalene comme « un biopic biblique racontant l'histoire de Marie de Magdala, une jeune femme à la recherche d'un nouveau mode de vie. Contrainte par les hiérarchies de l’époque », elle défie son père et son frère en refusant les époux qu’ils veulent lui imposer. Alors, quand « le charismatique » (sic) Jésus passe par son village des bords du lac de Tibériade, Marie rejoint son « nouveau mouvement social » (sic).
Ce film a le mérite de réconcilier le vulgum pecus avec le latin : c’est un péplum, un interminable pensum et, au plan religieux, un bubble-gum protestant, parfums born again, adventiste, et apocryphe. « Je te baptise pour tu sois né de nouveau et prêt pour le Royaume qui vient », marmonne Jésus, péniblement interprété par un Joaquin Phoenix qui prend constamment la pose « chamane inspiré ». La musique est omniprésente, le scénario mal construit, le découpage grossier. Pendant deux heures, on nous sert un souping glacial (Rooney Mara, dans le rôle-titre, est un glaçon bio) sur laquelle les évènements arrivent comme des cheveux gras. Aux textes bibliques, le jeune réalisateur australien Garth Davis (laissant les comédiens improviser) a préféré des dialogues superficiels ou des longs plans sur les personnages méditatifs. En tous cas, cette andouillerie triple A (une production australo-américano-anglaise) garantit la présence de tous
les ingrédients politiquement corrects : un guérisseur cool qui, la nuit de son arrestation, caresse l’écorce d’un olivier ; deux acteurs noirs parmi les disciples (dont Pierre !) ; un Français (Tahar Rahim) pour jouer le traître (Judas), tradition anglo-saxonne du french bashing oblige ; et une figure proto-féministe en guise d’héroïne, victime du patriarcat de la société juive de l’époque, ni prostituée, ni possédée (exit, les 7 démons), et la seule à avoir compris Jésus (la vérité est en chacun de nous, idiot !). L’Église n’est qu’une bande de crétins machistes, comme en témoigne ce dialogue final, d’un anachronisme raffiné : « Nous sommes là [=les hommes] pour fonder l’Église », dit Pierre, le dimanche de Pâques (!) et répandre un message. - TON message, pas le Sien », lui balance MM comme on balance son porc. L’ironie de l’histoire, c’est que Mary Magdalene n’est toujours pas sorti aux États-Unis car il devait y être distribué par… la Weinstein Company, actuellement en grande difficulté !


Issus de la terre sainte de la laïcité, L’Apparition et La Prière ont été réalisés par des cinéastes français appréciés par la critique, et revendiquant un point de vue agnostique pour le premier, athée pour le second. Ce positionnement explique l’accueil étonnamment peu agressif fait à leurs derniers films. Espérons que cela contribue à désensibiliser un peu les critiques allergiques au christianisme, et ouvrent la voie à d’autres tentatives.

Dans L’Apparition, Jacques (Vincent Lindon, toujours aussi authentique), reporter de guerre à Ouest-France, est de retour de Syrie où il a perdu un ami photographe lors d’une explosion. Déprimé, sujet à des acouphènes et des accès de surdité, il s’enferme chez lui. Il reçoit un coup de téléphone d’un émissaire du Vatican qui lui demande de participer à une commission d’enquêtes pour juger de la véracité d’apparitions mariales signalées dans le Sud-Est de la France : « Parfois le phénomène prend de l’ampleur et des pèlerins commencent à affluer sur les lieux des supposées apparitions. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer là-bas. La préfecture parle désormais de trouble à l’ordre public. La jeune voyante s’appelle Anna. Depuis ses visions, elle est très protégée par le prêtre de la paroisse, un franciscain qui ne répond plus à nos demandes de renseignements (…) Il s’agit simplement de faire une enquête de terrain et de rassembler des éléments en faveur ou en défaveur de ces apparitions. Vous serez rémunéré et vous aurez toute liberté dans vos recherches. » Éloigné
de la religion, Jacques découvre un univers qui lui est étranger. Il se rend à Rome, où il étudie les archives relatives aux apparitions reconnues par l’Église ; puis dans le village des Hautes-Alpes, où il intègre le groupe destiné à mener l’enquête canonique. Les autres membres de la Commission (théologiens, psychiatre…) sont plus sceptiques a priori que le journaliste agnostique. Celui-ci rencontre Anna (16 ans) et mène son enquête avec beaucoup de respect et d’honnêteté. Il va découvrir des drames et des secrets… plus temporels.

Comme dans Jésus, l’enquête, on est ici dans l’approche journalistique de faits religieux. Le film débute sur un mode quasi documentaire et dérive progressivement vers un romanesque délibérément confus. Les subterfuges narratifs utilisés s’apparentent à une sorte de jeu de bonneteau un peu agaçant. Finalement, L’Apparition ne tient pas ses promesses et participe de tout ce qui semble fasciner le réalisateur Xavier Giannoli : les fabulateurs, l’esprit d’imposture, l’aveuglement. Et en même temps, Giannoli ménage une petite ouverture, la possibilité d’une transcendance. Le résultat est respectueux et sincère, mais faiblard. Et ni la musique énigmatique d’Arvo Pärt, ni celle lyrique de Georges Delerue, ne suffisent pour ouvrir le film au mystère et à la spiritualité.

La Prière est l’histoire d’un toxicomane de 22 ans, Thomas, qui rejoint à contrecœur une communauté dirigée par d’anciens drogués quelque part dans les Alpes.  Les règles de vie y sont strictes : aucun contact avec l’extérieur, plus un instant de solitude. Thomas ne fait que travailler et prier, jusqu’à l’absurde, sous l’aile constante d’une sorte d’« ange gardien ». Un jour, il craque, fuit et se réfugie dans une ferme où une jeune fille, dont il s’éprend aussitôt, lui conseille de retourner à la communauté.

Les méthodes au forcing de cette communauté étouffante, voire parfois inhumaine et sectaire (cf en particulier la scène avec la fondatrice, jouée par une inquiétante Hanna Schygulla) sont constamment justifiées par l’enjeu : c’est ça ou la mort. Cela peut donner une fausse idée des communautés religieuses. Et certains ne manqueront pas de conclure que Thomas passe d’une drogue à une autre, comme ce camarade qui lui dit « T’es accro ! » parce qu’il prend la Bible avec lui quand ils partent gravir la montagne. Au fond, le problème du scénario, c’est le mélange entre religion et thérapie. La Prière n’en reste pas moins le plus beau des cinq films présentés ici. Pour l’essentiel, les paroles du film sont des prières (le Credo, le Je vous salue, le Notre Père, les psaumes 3, 26, 144). L’approche respectueuse du réalisateur réussit à ne pas rendre ridicules de périlleuses scènes de chant. Cédric Kahn, qui a été assistant monteur sur Sous le soleil de Satan de Pialat, a l’humilité nécessaire pour aborder un tel sujet. Contrairement à Giannoli, il s’efface, et fait confiance au cinéma pour révéler quelque chose de mystique. Son style à la fois naturaliste et inspiré capte des moments de grâce, comme cette scène de petit miracle que vit Thomas dans la montagne, ou la superbe scène finale qui rappelle celle de Pickpocket de Robert Bresson.


La prière ne serait-elle pas une meilleure entrée pour aborder la foi au cinéma que la preuve ? En tous cas, ce qui est étonnant dans les deux films français, c’est qu’ils approchent le christianisme par sa composante verticale, spirituelle, plus que par sa composante horizontale, fraternelle. Celle-ci a été intégrée par nos sociétés occidentales, qui ne jurent plus que par les droits de l’homme. La verticalité intrigue davantage parce que c’est ce qui manque le plus. Selon une étude récente[6], 70% des jeunes Français ne prient jamais et 57% de ceux qui se disent catholiques affirment ne prier presque jamais. C’est la faille française à l’origine de cette vaguelette.


[1] Nouvelle adaptation du roman Léon Morin, prêtre, après celle, géniale, de Jean-Pierre Melville en 1961.
[2] D’après une étude du Pew Research Center.
[3] Les sociologues Christian Smith et Melinda Lundquist Denton.
[4] https://www.choisir.ch/arts-philosophie/cinema/item/3087-jesus-l-enquete
[5] The Thin Red Line de Terrence Malick (1998), The Passion of Christ de Mel Gibson (2004).
[6] De l’Institut Catholique de Paris et de l’Institut Benoît XVI d’une université londonienne.