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vendredi 3 août 2018

Juillet 2018 : FILM CHRISTIANISME


Sans parler de Risen, de La Confession[1], ou du dessin animé L’Etoile de Noël, qui datent tous de l’année dernière, en deux mois cette année sont sortis un nombre étonnant de films traitant de manière plus ou moins directe du christianisme : trois films américains - Jésus, l’enquête, Marie Madeleine et Paul, Apôtre du Christ - et deux films français, L’Apparition et La Prière (photo ci-contre).
De quel phénomène étrange ces vaguelettes venues d’outre-Atlantique et de l’aval rhodanien sont-elles le signe ? Sont-elles nées d’une faille laissée béante par le mouvement de déchristianisation accélérée de nos sociétés occidentales ? En tous cas, elles n’ont pas du tout la même forme, selon leur origine.


Aux États-Unis, où la religion a toujours été présente dans l’espace et le discours public, aujourd’hui un jeune de 18-29 ans sur trois finit par abandonner la religion, s’il en a déjà une[2]. Les jeunes américains adhèrent à une pseudo-religion molle que certains chercheurs[3] ont appelée un « déisme éthico-thérapeutique ». Dans ce contexte, les films Jésus, l’enquête et Paul, Apôtre du Christ (ci-dessus), sont clairement produits pour évangéliser les masses devenues ignorantes en matière de christianisme.

Je ne m’attarderai pas sur Jésus, l’enquête qui a fait l’objet d’une critique consultable sur notre site[4]. Dans cette adaptation d’un best-seller, un journaliste américain d’investigation raconte sa propre expérience de conversion en 1980, alors qu’il tentait de prouver à sa femme, en enquêtant de manière systématique et rigoureuse sur le Christ, que ses croyances chrétiennes n’étaient que chimères reposant sur des affabulations.
Au niveau formel, cette production chrétienne respecte les standards de « qualité » des films hollywoodiens, et semble s’être calée sur les figures imposées des films d’enquête. Ce soin accordé à l’emballage permet de s’adresser à un public non-croyant sans le rebuter d’emblée, et d’aborder la question de la crédibilité historique des Évangiles.

Autre « faith-based movie », cette fois produit par Affirm Films, la filiale de Sony dédiée à ce genre de films : Paul, Apôtre du Christ. L’histoire est située à Rome en 67, sous Néron. L'empereur persécute les chrétiens, accusés d'être à l’origine du grand incendie qui a dévasté la ville trois ans plus tôt. Tandis que Paul attend son exécution dans un cachot, Luc arrive de nuit d'Éphèse pour tenter de le visiter clandestinement. Le médecin grec se faufile dans des ruelles éclairées par des chrétiens transformés en torches vivantes. Il se rend d’abord chez un couple ami de Paul, Aquila et Priscilla, qui accueille des dizaines de réfugiés. Cette communauté chrétienne est partagée sur la stratégie à adopter : quitter Rome avant d’être massacrée, ou rester pour aider ceux qui resteront. Luc arrive à s’introduire clandestinement dans la cellule de Paul, pour obtenir ses conseils et recueillir ses dernières paroles.
Le choix de circonscrire le drame à une période courte est judicieux dans la mesure où il permet de faire vivre les personnages des Écritures et leurs contemporains en les ancrant dans une réalité. Luc rapporte notamment à Paul les tensions qui traversent la communauté chrétienne de Rome : certains veulent prendre les armes.  Mais Paul affirme que « le mal ne peut être vaincu que par le bien ». Le spectateur ne peut manquer de penser aux chrétiens du Proche-Orient ou d’ailleurs, pour qui se pose dramatiquement ce choix de la non-violence, fondamental dans le message évangélique. Un carton avant le générique final dédie d’ailleurs le film « à tous ceux qui ont été persécutés pour leur foi ». Et si le scénario bouscule les époques et mélange personnages réels et fictifs, c’est probablement pour inventer un temps de tourmente presque emblématique. Autre choix notable du réalisateur Andrew Hyatt : la violence de l’empire romain reste en arrière-plan. Paul, Apôtre du Christ est un péplum sans grand spectacle, au demeurant parfois un peu mou au niveau dramaturgique. Les moments les plus réussis
sont ceux où Paul dialogue avec Luc ou avec le préfet Mauritius, gouverneur de la prison. On y retrouve des passages des textes pauliniens, incarnés dans des situations concrètes, et portés par le jeu sobre des acteurs principaux : James Faulkner (visage en lame de couteau, qui joue Paul), Jim Caviezel[5] (Luc) et Olivier Martinez (le préfet). Cette dimension intimiste rend bien compte d'une communauté qui se développe à partir des relations personnelles, montrant ainsi que le christianisme ne procède pas par des changements spectaculaires, mais par la transformation des personnes.


Universal, son distributeur en France, présente Mary Magdalene comme « un biopic biblique racontant l'histoire de Marie de Magdala, une jeune femme à la recherche d'un nouveau mode de vie. Contrainte par les hiérarchies de l’époque », elle défie son père et son frère en refusant les époux qu’ils veulent lui imposer. Alors, quand « le charismatique » (sic) Jésus passe par son village des bords du lac de Tibériade, Marie rejoint son « nouveau mouvement social » (sic).
Ce film a le mérite de réconcilier le vulgum pecus avec le latin : c’est un péplum, un interminable pensum et, au plan religieux, un bubble-gum protestant, parfums born again, adventiste, et apocryphe. « Je te baptise pour tu sois né de nouveau et prêt pour le Royaume qui vient », marmonne Jésus, péniblement interprété par un Joaquin Phoenix qui prend constamment la pose « chamane inspiré ». La musique est omniprésente, le scénario mal construit, le découpage grossier. Pendant deux heures, on nous sert un souping glacial (Rooney Mara, dans le rôle-titre, est un glaçon bio) sur laquelle les évènements arrivent comme des cheveux gras. Aux textes bibliques, le jeune réalisateur australien Garth Davis (laissant les comédiens improviser) a préféré des dialogues superficiels ou des longs plans sur les personnages méditatifs. En tous cas, cette andouillerie triple A (une production australo-américano-anglaise) garantit la présence de tous
les ingrédients politiquement corrects : un guérisseur cool qui, la nuit de son arrestation, caresse l’écorce d’un olivier ; deux acteurs noirs parmi les disciples (dont Pierre !) ; un Français (Tahar Rahim) pour jouer le traître (Judas), tradition anglo-saxonne du french bashing oblige ; et une figure proto-féministe en guise d’héroïne, victime du patriarcat de la société juive de l’époque, ni prostituée, ni possédée (exit, les 7 démons), et la seule à avoir compris Jésus (la vérité est en chacun de nous, idiot !). L’Église n’est qu’une bande de crétins machistes, comme en témoigne ce dialogue final, d’un anachronisme raffiné : « Nous sommes là [=les hommes] pour fonder l’Église », dit Pierre, le dimanche de Pâques (!) et répandre un message. - TON message, pas le Sien », lui balance MM comme on balance son porc. L’ironie de l’histoire, c’est que Mary Magdalene n’est toujours pas sorti aux États-Unis car il devait y être distribué par… la Weinstein Company, actuellement en grande difficulté !


Issus de la terre sainte de la laïcité, L’Apparition et La Prière ont été réalisés par des cinéastes français appréciés par la critique, et revendiquant un point de vue agnostique pour le premier, athée pour le second. Ce positionnement explique l’accueil étonnamment peu agressif fait à leurs derniers films. Espérons que cela contribue à désensibiliser un peu les critiques allergiques au christianisme, et ouvrent la voie à d’autres tentatives.

Dans L’Apparition, Jacques (Vincent Lindon, toujours aussi authentique), reporter de guerre à Ouest-France, est de retour de Syrie où il a perdu un ami photographe lors d’une explosion. Déprimé, sujet à des acouphènes et des accès de surdité, il s’enferme chez lui. Il reçoit un coup de téléphone d’un émissaire du Vatican qui lui demande de participer à une commission d’enquêtes pour juger de la véracité d’apparitions mariales signalées dans le Sud-Est de la France : « Parfois le phénomène prend de l’ampleur et des pèlerins commencent à affluer sur les lieux des supposées apparitions. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer là-bas. La préfecture parle désormais de trouble à l’ordre public. La jeune voyante s’appelle Anna. Depuis ses visions, elle est très protégée par le prêtre de la paroisse, un franciscain qui ne répond plus à nos demandes de renseignements (…) Il s’agit simplement de faire une enquête de terrain et de rassembler des éléments en faveur ou en défaveur de ces apparitions. Vous serez rémunéré et vous aurez toute liberté dans vos recherches. » Éloigné
de la religion, Jacques découvre un univers qui lui est étranger. Il se rend à Rome, où il étudie les archives relatives aux apparitions reconnues par l’Église ; puis dans le village des Hautes-Alpes, où il intègre le groupe destiné à mener l’enquête canonique. Les autres membres de la Commission (théologiens, psychiatre…) sont plus sceptiques a priori que le journaliste agnostique. Celui-ci rencontre Anna (16 ans) et mène son enquête avec beaucoup de respect et d’honnêteté. Il va découvrir des drames et des secrets… plus temporels.

Comme dans Jésus, l’enquête, on est ici dans l’approche journalistique de faits religieux. Le film débute sur un mode quasi documentaire et dérive progressivement vers un romanesque délibérément confus. Les subterfuges narratifs utilisés s’apparentent à une sorte de jeu de bonneteau un peu agaçant. Finalement, L’Apparition ne tient pas ses promesses et participe de tout ce qui semble fasciner le réalisateur Xavier Giannoli : les fabulateurs, l’esprit d’imposture, l’aveuglement. Et en même temps, Giannoli ménage une petite ouverture, la possibilité d’une transcendance. Le résultat est respectueux et sincère, mais faiblard. Et ni la musique énigmatique d’Arvo Pärt, ni celle lyrique de Georges Delerue, ne suffisent pour ouvrir le film au mystère et à la spiritualité.

La Prière est l’histoire d’un toxicomane de 22 ans, Thomas, qui rejoint à contrecœur une communauté dirigée par d’anciens drogués quelque part dans les Alpes.  Les règles de vie y sont strictes : aucun contact avec l’extérieur, plus un instant de solitude. Thomas ne fait que travailler et prier, jusqu’à l’absurde, sous l’aile constante d’une sorte d’« ange gardien ». Un jour, il craque, fuit et se réfugie dans une ferme où une jeune fille, dont il s’éprend aussitôt, lui conseille de retourner à la communauté.

Les méthodes au forcing de cette communauté étouffante, voire parfois inhumaine et sectaire (cf en particulier la scène avec la fondatrice, jouée par une inquiétante Hanna Schygulla) sont constamment justifiées par l’enjeu : c’est ça ou la mort. Cela peut donner une fausse idée des communautés religieuses. Et certains ne manqueront pas de conclure que Thomas passe d’une drogue à une autre, comme ce camarade qui lui dit « T’es accro ! » parce qu’il prend la Bible avec lui quand ils partent gravir la montagne. Au fond, le problème du scénario, c’est le mélange entre religion et thérapie. La Prière n’en reste pas moins le plus beau des cinq films présentés ici. Pour l’essentiel, les paroles du film sont des prières (le Credo, le Je vous salue, le Notre Père, les psaumes 3, 26, 144). L’approche respectueuse du réalisateur réussit à ne pas rendre ridicules de périlleuses scènes de chant. Cédric Kahn, qui a été assistant monteur sur Sous le soleil de Satan de Pialat, a l’humilité nécessaire pour aborder un tel sujet. Contrairement à Giannoli, il s’efface, et fait confiance au cinéma pour révéler quelque chose de mystique. Son style à la fois naturaliste et inspiré capte des moments de grâce, comme cette scène de petit miracle que vit Thomas dans la montagne, ou la superbe scène finale qui rappelle celle de Pickpocket de Robert Bresson.


La prière ne serait-elle pas une meilleure entrée pour aborder la foi au cinéma que la preuve ? En tous cas, ce qui est étonnant dans les deux films français, c’est qu’ils approchent le christianisme par sa composante verticale, spirituelle, plus que par sa composante horizontale, fraternelle. Celle-ci a été intégrée par nos sociétés occidentales, qui ne jurent plus que par les droits de l’homme. La verticalité intrigue davantage parce que c’est ce qui manque le plus. Selon une étude récente[6], 70% des jeunes Français ne prient jamais et 57% de ceux qui se disent catholiques affirment ne prier presque jamais. C’est la faille française à l’origine de cette vaguelette.


[1] Nouvelle adaptation du roman Léon Morin, prêtre, après celle, géniale, de Jean-Pierre Melville en 1961.
[2] D’après une étude du Pew Research Center.
[3] Les sociologues Christian Smith et Melinda Lundquist Denton.
[4] https://www.choisir.ch/arts-philosophie/cinema/item/3087-jesus-l-enquete
[5] The Thin Red Line de Terrence Malick (1998), The Passion of Christ de Mel Gibson (2004).
[6] De l’Institut Catholique de Paris et de l’Institut Benoît XVI d’une université londonienne.

lundi 16 avril 2018

Mai 2018 : "Le Sacrifice" d'Andreï Tarkovski (1986)


La fin du monde inspire les cinéastes. Catastrophes naturelles, conflits meurtriers immergent civilisations, communautés et individus, dans des scénarios propices aux effets spéciaux et à la dramaturgie. Cette thématique compose le fil rouge des quatrièmes Rendez-vous cinéma de l’ECR (Église de Genève). Parmi les films projetés et débattus, choisir parraine une œuvre plus intérieure, le Sacrifice d’Andreï Tarkovski.

Alexander (Erland Josephson) vit retiré sur une île suédoise, dans une spacieuse demeure, avec son épouse anglaise Adelaïde, leur fils, une gouvernante et une bonne. Alexander est un intellectuel qui a renoncé à une brillante carrière d’acteur de théâtre et qui rumine des idées sombres sur le déclin de la civilisation occidentale : « Nous sommes arrivés à une disharmonie entre le développement matériel et spirituel. Notre civilisation est vraiment malade. Je pense qu’on pourrait étudier le problème et trouver peut-être une solution, s’il n’était pas si tard … trop tard. »
À l’occasion de son anniversaire, il reçoit la visite de sa fille aînée Marta, de Victor, un médecin matérialiste et ami de la famille, et d’Otto, le facteur de l’île, un original qui s’intéresse à la philosophie nietzschéenne et aux phénomènes paranormaux. Tout ce petit monde déjà passablement déprimé apprend soudain par la télévision qu’un conflit nucléaire vient d’éclater. Adelaïde fait une crise de nerfs, Victor lui fait une injection et Alexander s’isole pour prier. Il promet à Dieu de renoncer à tout ce qui lui est cher, même à la parole, si tout redevient comme avant.
Otto lui enjoint ensuite de se rendre chez Maria, la bonne islandaise : « Il faut que vous alliez la trouver et que vous couchiez avec elle. C’est une sorcière dans le bon sens. » Le film suit alors son axe essentiel : le récit poétique d’un miracle.

Les films-catastrophes ou de science-fiction à grand spectacle, qualifiés à tort d’apocalyptiques, sont légions et traitent généralement de la menace imminente de la fin du monde ; quant aux films post-apocalyptiques, ce sont en réalité des films post-catastrophe planétaire. À ma connaissance, aucun cinéaste n’a tenté d’adapter l’Apocalypse de Jean, en traitant par exemple des thèmes eschatologiques, comme le combat contre Satan et ses armées, la persécution de la communauté des croyants, le retour du Christ en gloire, le Jugement divin, etc. Tout en prenant des libertés par rapport à la tradition chrétienne, Le Sacrifice (1986) d’Andreï Tarkovski est un de ceux qui s’en inspire le plus.

Le grec apokalypsis signifie « dévoilement ». L’Apocalypse dévoile la face cachée des choses. Les rêves prophétiques qu’a eus Jean sur l’île de Patmos et qu’il a retranscrits révèlent la façon dont Dieu prépare nos âmes et l’humanité en vue de ce qui va arriver « à la fin », au Jour du Seigneur : le don de la grâce, le retour du Christ et l’entrée en vision béatifique (nous verrons la Trinité « face à face »). Il est donc bon de rappeler qu’au-delà des épreuves, des phénomènes effrayants et des catastrophes, les visions du disciple du Christ véhiculent un message d’espérance : l’Amour sera définitivement victorieux du Mal et de la mort. Comme le dit Tarkovski lors d’une intervention sur l’Apocalypse en 1984, dans l’église Saint-James de Piccadilly (1): "L’Apocalypse est effrayante pour chacun pris séparément, mais pour tous ensemble, elle contient un espoir. Et c’est en cela que réside le sens de la Révélation."
Cependant Jean n’a pas donné les clefs d’interprétation de cette Révélation. On peut voir là une proximité avec le style du cinéaste russe, qui a toujours préféré à la dramaturgie traditionnelle, la liaison poétique propice aux interprétations multiples.
Dans son livre Le Temps scellé (1986), il cite Goethe : « Plus l’œuvre est insaisissable, meilleure elle est. » Ainsi ne force-t-il pas le spectateur du Sacrifice à adhérer à ses convictions : assiste-t-on à un miracle ou au délire d’un vieil homme angoissé ? Le réalisateur a souvent fait la distinction entre le symbole, univoque, et l’image, équivoque. Dans sa conférence sur l’Apocalypse, il dit : « Nous sommes habitués à ce que la révélation soit commentée, à ce qu’on l’interprète. C’est justement ce que, de mon point de vue, il ne convient pas de faire, parce que (…) dans l’Apocalypse, il n’y a pas de symbole. C’est une image. »

En réalité, Tarkovski interprète tout de même l’Apocalypse. Si l’on se réfère aux quatre niveaux de lecture (2) des Écritures définis par saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique, le cinéaste se concentre sur le sens moral, qui indique le comportement à avoir pour être sauvé : « Et maintenant, je me pose une question : que dois-je faire si j’ai lu la Révélation ? Il est tout à fait clair que je ne peux plus être le même qu’avant (…) : sachant ce que j’ai appris, je suis obligé de changer. »
Dans Le Sacrifice, l’annonce de la catastrophe nucléaire produit des révélations personnelles chez certains personnages. Pour Adelaïde, le choc entraîne une sorte d’illumination : elle revoit sa vie avec lucidité et dit avoir « l’impression de sortir d’un rêve ». La gouvernante Julia se révèle lorsqu’elle refuse, probablement pour la première fois, d’obéir à un ordre d’Adelaïde : elle ne veut pas réveiller l’enfant qui dort à l’étage, pour ne pas l’effrayer inutilement. Mais c’est surtout sur le destin d’Alexander que la révélation opère : « Cet
homme a compris que, pour se sauver, il est indispensable de s’oublier soi-même, dit Tarkovski (3). Mon héros ne peut plus vivre comme avant et il accomplit un acte, peut-être désespéré mais qui lui montre qu’il est libre. De tels actes peuvent avoir une résonance absurde sur le plan matériel, mais sur le plan spirituel ils sont magnifiques, car ils ouvrent la voie d’une renaissance. »

La prière adressée par Alexander à Dieu l’amène à prendre un engagement radical, qui le décentre complètement de lui-même. Ses actes, qui semblent relever du délire, inscrivent le personnage dans la mouvance spirituelle typiquement russe des « fols en Christ ».

S’il s’inspire plus que d’autres films du livre de la Bible, Le Sacrifice s’en écarte sur de nombreux plans, notamment sur la conception du temps. L’Apocalypse, c’est la révélation du sens de l’Histoire par sa fin. Le livre de Jean confirme l’histoire chrétienne de l’humanité comme une aventure divino-humaine, avec un commencement et une fin. Or, dans son dernier film, Tarkovski semble lorgner vers une autre compréhension du temps.
Il y a d’abord, au début, les propos du facteur sur Nietzsche et « son fameux éternel retour (…) Au fond, rien ne change jamais ! C’est toujours le même désespoir et la même absurdité. » Mais surtout,

Tarkovski introduit ensuite une autre idée, qu’il a longuement mûrie dans son œuvre : celle de la réversibilité du temps. À la fin, laissant tout derrière lui - sa maison en feu, ses proches et son fils qu’il aime tant -, Alexandre monte de lui-même dans l’ambulance. Jusqu’où son acte individuel a-t-il influé sur le destin collectif ? La catastrophe semble avoir été effacée, mais pour combien de temps ? Seul Alexandre semble avoir changé.
Cette distorsion se retrouve de manière encore plus néo-paganique dans le personnage de Maria : c’est par la fornication avec cette « sorcière » qu’Alexandre sauve le monde. Il y a donc une référence antinomique à la Vierge Marie et à son rôle éminent dans le projet divin : c’est elle qui viendra vaincre définitivement Satan, le Corrupteur d’Eve.
Enfin, le choix de rendre muet le fils d’Alexander pourrait avoir été inspiré d’une réflexion sur la symbolique du chiffre 7, présent 40 fois dans l’Apocalypse. On comprend au début du film que le garçon a subi une intervention chirurgicale à la gorge. Alexander s’adresse longuement à lui dans des soliloques, notamment sur la mort, qui soulignent son rapport ambigu à la parole, qu’il juge oiseuse. Mais le mutisme de l’enfant cache peut-être aussi le lien paradoxal qui l’unit au vieil homme. Jamais nommé, Petit garçon - comme l’appellent tous les personnages - fait penser à l’enfant de sept jours du logion 4 de l’évangile apocryphe de Thomas : « Jésus disait : Le vieillard n’hésitera pas à interroger l’enfant de sept jours à propos du Lieu de la Vie, et il vivra. Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un. » Selon Jean-Yves Leloup, l’enfant de sept jours représente l’initié, celui sur qui reposent les sept dons de l’Esprit, et qui a réalisé en lui l’union des contraires (cf. le signe du Yin et du Yang qui orne la robe de chambre d’Alexander lorsqu’il met le feu à sa maison). C’est à l’âge de huit jours que le garçon est circoncis chez les juifs et qu’il reçoit son nom. La circoncision est ainsi un rite d’entrée dans le champ du langage et de la parole. L’enfant de sept jours, l’infans, représente l’esprit d’enfance des saints.

C’est au cours du montage du film que Tarkovski a appris qu’il avait un cancer. Le Sacrifice est son septième et dernier film. Dans sa jeunesse, à Moscou, lors d’une séance de spiritisme, l’esprit de Boris Pasternak lui avait prédit qu’il en réaliserait sept. « Seulement sept ? » s’était écrié le cinéaste - « Oui, seulement. Mais des bons. »




(1) À l’occasion d’une rétrospective de ses films à Londres.
(2) Les sens littéral, moral, métaphorique et eschatologique.
(3) Entretien paru dans la revue Positif, Paris, mai 1986.